Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Comme l’artiste, le travailleur d’aujourd’hui se remet en question chaque jour » 3 commentaires

Pierre Boisard, sociologue au CNRS, auteur du Nouvel âge du travail

Pierre Boisard, sociologue au CNRS, auteur du Nouvel âge du travail

Qu’est devenu le travail? À quoi ressemble-t-il aujourd’hui? Et comment les travailleurs le perçoivent-ils? Difficiles questions, auxquelles Pierre Boisard, sociologue au CNRS, auteur du Nouvel âge du travail, apporte de précieux éléments de réponse.

Elsa Fayner: Pourquoi le travail a-t-il repris sa place au panthéon des valeurs durant la dernière campagne présidentielle ?
Pierre Boisard: Le travail est toujours resté une valeur forte pour les Français. Tous les sondages, toutes les enquêtes montrent un grand attachement au travail, depuis vingt, trente, ans, même chez les jeunes. En revanche, un discours politique s’est développé sur l’idée que le travail était en voie de disparition. Deux visions convergent là et se mêlent selon des dosages divers : celle d’un épuisement de l’emploi du fait des progrès de productivité, et celle, hédoniste, qui promet le temps libre, les loisirs, voire l’oisiveté [lire le chapitre du Nouvel âge du travail sur le tournant des 35h, ndlr]. Cette vision des choses a connu son apogée dans les années 90. Les discours politiques de cette époque, y compris ceux du PS, ne parlent plus de travail. C’est sans doute en constatant le décalage avec la réalité des faits que Nicolas Sarkozy a repris cette valeur, qui était restée populaire en réalité.

Vous dites cependant que ce retour dans le discours politique, et médiatique, de la valeur travail ne tient pas compte des évolutions même du monde du travail ces dernières décennies.
Effectivement, nous sommes éduqués et nous éduquons nos enfants avec l’idée que le travail est nécessairement dur, physique, pénible. C’est également l’image véhiculée par la publicité, par les médias, et par le discours politique désormais : il faut se donner du mal pour garder son travail, c’est une discipline, une ascèse, beaucoup d’efforts. C’est une vision d’un autre siècle, celle du travail paysan, en décalage avec ce qu’est le travail aujourd’hui, qui est plus relationnel et intellectuel, et moins physique.
Mais il n’y a pas de représentation de ces nouvelles formes de travail. Une seule image, faute de mieux, commence à s’imposer : un homme ou une femme assis devant un écran d’ordinateur. Dans cette nouvelle image, rien n’est signifiant. De même, comment représenter une assistante maternelle, ou une aide à domicile : en quoi, visuellement, ses activités sont-elles différentes de celles de la mère au foyer ? Voilà qui nous confronte à l’impossibilité d’une représentation visuelle du travail actuel, dans sa singularité. Et cette difficulté touche aussi le langage. Autant il est aisé pour un boulanger, un plombier ou un employé du Trésor public d’expliquer son travail, autant cela semble difficile, voire impossible, pour certaines nouvelles activités en raison de leur caractère abstrait et de leur haute technicité, impénétrable pour les profanes, même en ce qui concerne des métiers aussi répandus que celui d’informaticien.

Quelles sont les conséquences de ce décalage ?
Le décalage entre la réalité du travail et ses représentations constitue selon moi la cause principale du malaise présent. En conservant cette vision datée du travail, il est difficile de comprendre pourquoi, alors que la pénibilité physique du travail a en grande partie disparu, les Français, depuis une vingtaine d’années, se plaignent de plus en plus de la dégradation des conditions de travail. En réalité, c’est la pénibilité psychologique qui augmente. Et les travailleurs y sont plus sensibles car elle a pris de nouvelles formes. Aujourd’hui, quand il y a un problème, ce n’est pas la qualité du travail effectué qui est incriminé, c’est le travailleur lui-même, dans ses compétences, voire dans sa personne.
En effet, dans les nouvelles organisations du travail, le travailleur est plus autonome. C’est à lui de décider du déroulement de ses tâches pour atteindre l’objectif fixé. Il doit donc plus se servir de son cerveau, de son intelligence. Donc, en cas de problème, c’est son intelligence qui est critiquée, c’est-à-dire sa personne, et pas seulement sa force physique, ou sa capacité d’attention, comme dans le travail d’autrefois. Résultat : la personne s’expose beaucoup plus aujourd’hui en travaillant. Et se met plus en danger, personnellement, dans son travail.

D’autres raisons expliquent-elles la croissance de cette souffrance -ou de ce sentiment de souffrance- au travail ?
Tout à fait. Sur une chaîne de production, dans une organisation du travail plus taylorienne, les responsabilités individuelles sont plus diffuses par exemple. Le collectif de travail fait corps sous forme de solidarité, de syndicalisme. Aujourd’hui, c’est la concurrence qui règne entre les travailleurs « autonomes ». Et si un collectif se crée, c’est contre un bouc émissaire.
Enfin, le travailleur moderne change en permanence de poste, de tâche. C’est moins routinier, certes, mais cela augmente également les risques de se tromper. De plus en plus d’activités se mettent à ressembler au travail de l’artiste : comme l’artiste, le travailleur d’aujourd’hui se met en danger chaque jour, se remet en question à chaque nouvelle tâche. La fatigue ne lui est pas permise. Car le changement est valorisé et tient lieu d’évolution. Un nouveau logiciel, une nouvelle technique de vente, un nouvel organigramme : il faut adopter tout ce qui est nouveau, que cela soit nécessaire ou non. C’est le changement pour le changement, dont parle Jean-Pierre Le Goff. Et c’est très déstabilisateur pour les salariés, qui ne comprennent pas pourquoi on change tout le temps. D’ailleurs, qui le comprend ?

Le progrès technique n’est pas forcément porteur de progrès dans le travail ?

Le discours rationaliste, progressiste, des Trente Glorieuses notamment, était fondé sur l’idée que le progrès technique allait engendrer plus de bonheur, moins de pénibilité. Or, que constate-t-on aujourd’hui ? Le progrès technique s’accélère, mais il provoque surtout de l’inquiétude. Il est menaçant, il pourrait faire perdre des emplois… Les travailleurs ont l’impression d’être montés dans un train, dont ils ne savent pas où il va.
Pour autant, je reste optimiste. Il existe de réelles possibilités que les progrès techniques soient mis au service des personnes. Le modèle social démocrate nordique montre par exemple qu’une régulation est possible dans le cadre de la mondialisation libérale.
Là-bas, les conditions de travail sont un souci prioritaire. Les employeurs en tiennent largement compte. Il suffit de pénétrer dans des entreprises nordiques pour constater la qualité du matériel, de l’éclairage, des fauteuils. Les locaux sont agréables. Mais cela résulte d’une mobilisation collective.
Comme la sécurisation des parcours professionnels. En Suède, ou au Danemark, c’est un droit : les indemnités de chômage sont conséquentes, l’aide à la formation de long terme est de qualité, et elle permet réellement de retrouver un poste.
Alors, certes, nous sommes dans une situation économique où, du fait des changements rapides, de la concurrence, de la mondialisation, les entreprises font face à de nombreuses incertitudes. Elles ne sont même pas sûres de durer très longtemps. Elles ne peuvent donc pas garantir aux salariés cette possibilité de parcours professionnel sécurisé, avec des formations, et des indemnités conséquentes. Dont acte. L’État, les collectivités territoriales, doivent alors prendre le relais, en réhabilitant l’impôt par exemple, en augmentant la contribution des citoyens, mais également des entreprises, quitte à réduire leurs charges par ailleurs.

Vous disiez que la représentation du travail était également en cause. Comment remédier à cette situation ?
Il s’agit en effet avant tout de regarder en face ce qu’est devenu le travail, d’identifier ce qu’est le travail du XXIe siècle. Ce pourrait être le rôle d’une commission réunissant les différents acteurs sociaux, qui ait des moyens et un réel pouvoir. Ce serait un moyen de prendre le temps de réfléchir vraiment aux réformes qui sont nécessaires.
Une autre piste de réflexion pourrait porter sur la transmission, l’éducation. Il y a cinquante ans, les enfants voyaient leurs parents travailler, aux champs, à la boutique. Ils voyaient au moins l’usine dans laquelle travaillaient leurs parents. Cela faisait partie de leur paysage visuel. Aujourd’hui, dans la ville moderne, le travail se fait à la périphérie des villes, devant un ordinateur ou au téléphone. Il ne se voit pas trop. Il n’est pas tellement montré. Peut-être faudrait-il emmener les jeunes générations sur les lieux du travail, leur expliquer, leur montrer. Ou bien à la télévision, dans des séries qui se passeraient ailleurs qu’à la pause-café.

Propos recueillis par Elsa Fayner.

Sur les Français et la valeur travail, lire aussi Le paradoxe français, sur l’étude de Dominique Méda et de Lucie Davoine.

Lire le résumé du livre, Le nouvel âge du travail.

Be Sociable, Share!

Publié dans : Travail, souffrance ou d'émancipation?

le 14/07/2009, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • Le Lay dit :

    Bonjour,

    Un certain nombre d’analyses proposées me semblent en décalage avec ce que vivent de nombreux salariés de ce pays. Certes, les conditions de travail ont fait quelques progrès depuis le 19e siècle, et c’est heureux. Pour autant, nous ne sommes pas passés dans un monde immatériel. Ainsi, je suis surpris de lire que le travail est plus relationnel que physique… Bien sûr ce n’est pas totalement faux pour un certain nombre de professions, mais une aide à domicile qui fait une journée de ménage, qui aide des personnes âgées à se déplacer, etc. n’est-ce pas harassant ? Quant aux millions d’ouvriers et d’employés qui travaillent debout toute la journée, peut-être faut-il se poser la question ? La revue Mouvements vient de consacrer un numéro à ces questions (n°58), et prolonge le débat sur son site.

    Par ailleurs, la publicité nie les efforts au travail en présentant des corps le plus souvent jeunes et beaux, et des produits imaculés, sortis de nulle part. Rien à voir avec un quelconque ethos de l’effort ! C’est le contraire ! Dans notre société particulièrement apte aux dégoût, et en recherche constante d’aseptisation, il faut cacher ce qui est sale, ce qui pue : la sueur, le sang, les larmes versés dans le travail doivent s’effacer derrière le produit fini.

    Cordialement,

    Stéphane Le Lay, sociologue

  • gildandin dit :

    Il me semble que comme vous le suggérez à la fin de votre article la culture devrait contribuer largement à donner une image plus exacte de ce monde nouveau du travail aujourd’hui (qui certes est multiforme comme indiqué en commentaire, mais beaucoup plus identifiable clairement qu’il a pu l’être). Il faudrait donc outre la TV que les arts porteurs d’émotion (théâtre , cinéma bien qu’un peu trop dépendant des puissances d’argent) apportent leur éclairage, ce qui est encore trop marginal (voir pièces de Michel Vinaver, de François Bon , etc). Comment faire pour le susciter?

  • Elsa Fayner dit :

    Merci pour votre réflexion, très intéressante. Je ne sais pas comment susciter ce travail de représentation, mais, sur le sujet, je vous renvoie à un article sur une pièce de Vinaver: http://voila-le-travail.fr/2009/03/29/guide-de-survie-par-temps-de-crash/, et à certains films, comme Rien de Personnel (http://voila-le-travail.fr/2009/09/15/rien-de-personnel/), Ressources Humaines, Violences des échanges en milieu tempéré, ou à certains livres comme Le Couperet.

Poster un commentaire

Parité et conseils d’administration

Île-de-France : des inégalités de revenus centralisées

Ce site est hébergé par Art is code et propulsé par Wordpress.

Témoignez !

Votre travail vous interpelle, vous choque, vous l’avez vu évoluer et vous souhaitez le raconter, écrivez-moi, votre récit sera peut-être publié.