Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Certaines tâches me paraissaient ne pas pouvoir attendre le lendemain » 3 commentaires

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Claire (1), 50 ans, travaille dans un centre de formation à mi-temps. Elle s’investis dans son travail jusqu’à l’overdose. Comment a-t-elle réussi à lever le pied?

Les premières années, dans ce centre de formation continue de l’Education nationale, je m’occupais du pré-recrutement puis des inscriptions des stagiaires. Je les conseillais dans leurs choix d’orientation. J’adorais ce métier. Parce qu’il me permettait d’aider des gens, dans leur projet professionnel. Et puis, ça me laissait du temps pour moi. Je suis assez sportive, et tous les soirs, en rentrant, je faisais une heure de gym pour m’entretenir physiquement. Le week-end, j’allais courir, je marchais beaucoup et nous partions souvent avec mon conjoint visiter des châteaux, ou des vieilles ruines.

« Je n’ai pas réussi à refuser »

Mais, il y a cinq ans, une collègue est partie, sans être remplacée, pour des raisons de budget. J’ai repris son poste en plus du mien. Je n’ai pas réussi à refuser, je voulais que l’entreprise tourne, que les stagiaires aient de bons cours. Puis le poste de ma secrétaire a été supprimé. J’ai récupéré son travail. J’ai essayé de faire comprendre à la direction que ma mission n’était plus réalisable et plus vivable, mais en vain.

« Jusqu’à 23 heures, je dressais des listes de ce je devais faire le lendemain »

J’ai commencé à rentrer chez moi de plus en plus tard : certaines tâches me paraissaient ne pas pouvoir attendre le lendemain, notamment les démarches administratives pour que les stagiaires reçoivent leur rémunération et leur planning dans les temps. Je ne voulaient pas que nos stagiaires, des adultes qui n’avaient pas forcément beaucoup de moyens, pâtissent de nos dysfonctionnements.
Mais, alors, plus question de faire du sport, j’étais bien trop épuisée le soir en rentrant à la maison, ni de discuter avec les amies, je n’en avais plus ni le goût ni le temps. J’avais en permanence la tête au bureau. Durant le repas, je ne parlais que de ça, parce que c’était un soucis permanent : je me demandais sans cesse comment j’allais pouvoir tout accomplir. Alors jusqu’à 23 heures, je dressais des listes de ce je devais faire le lendemain : finir les emplois du temps, demander aux formateurs de faire un contrôle, etc. Je n’arrivais pas déconnecter, à tel point que je n’arrivais pas à m’endormir avant 4 ou 5h du matin.

« Mon médecin a parlé de dépression »

Mes enfants et mon mari s’inquiétaient. Ils voyaient que ça me rendait malade. Je prenais du poids, j’avais des allergies de toutes sortes qui finissaient par me défigurer. Mon corps lâchait, j’avais une tension très basse, un épuisement total qui m’empêchait de sortir de mon lit. Mon médecin a parlé de dépression. Je suis passée devant un comité médical, et j’ai été arrêtée durant dix-neuf mois.
Pendant cette période, dès que j’ai pu, j’en ai profité pour retourner marcher en forêt, admirer les arbres. J’étais soulagée d’être encore là, de pouvoir encore en profiter. Je me suis rendue compte que je m’étais arrêtée de vivre en dehors du travail, que la nature, les loisirs, m’avaient beaucoup manqués.

« Maintenant, je ralentis mes gestes »

Puis j’ai repris le travail, en mi-temps thérapeutique. C’est un emploi du temps aménagé : je ne cumule plus les postes, maintenant, je m’occupe du recrutement des stagiaires, des emplois du temps, de la paie des profs, etc. J’essaie aussi de ne plus me laisser déborder, de ne faire qu’une chose à la fois, de prendre le temps ne serait-ce que de passer aux toilettes, de ralentir mes gestes, de ne pas courir dans les couloirs. À la maison, je ne lis plus mes courriels professionnels, et j’ai décidé de ne plus parler du travail.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Pourquoi sommes-nous si attachés à notre travail en France?

“Les Français attendent plus du travail que les autres Européens”: L’avis de Dominique Méda, sociologue, auteure de Le Travail (Que sais-je ?, 2007) et avec Lucie Davoine, Place et sens du travail en Europe : une singularité française ?, Document de travail du CEE, 2008.

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Publié dans : Au bureau | Témoignages

le 14/09/2010, par Elsa Fayner

3 commentaires

  • Quelle histoire..
    Couage à tous ses travaileurs….
    Lorent

  • Conditions de travail dans un organisme de formation linguistique parisien
    ‘Paroles de salariés’

    Voici 3 constats établis parallèlement par les 3 représentants élus au CHSCT, suite à une enquête menée pendant 2 semaines auprès des salariés du siège.

    LISTE 1 : ce qui, pour vous, est difficile à accepter
    – la disparition quasi totale des salles de cours au profit de bureaux
    – les erreurs d’attribution de salles
    – le manque de matériel
    – les couloirs encombrés
    – la difficulté de visualiser le projet d’entreprise
    – le manque d’information et de communication
    – le manque de bureaux et d’ordinateurs, leur transformation en postes de travail partagés
    – la préparation des cours dans le couloir ou sur les tables où l’on mange
    – la salle de la photocopieuse exigue et de moins en moins propice à des conditions sereines d’exécution des tâches
    – le retard systématique de remise des tickets restaurant aors que leur coût est facturé et retenu sur la fiche de paie
    – le manque d’hygiène dans la cuisine, à la cafétéria
    – le manque d’endroit et de confort pour communiquer, échanger, travailler
    – la remise TROP tardive des acomptes et des paies

    Liste 2 : Ce qui, pour vous, est hautement prioritaire
    1. Une restructuration harmonieuse. L’accès à l’information concernant tout changement.
    2. Plus de respect dans la communication.
    3. Moins d’erreurs résultant en déplacements inutiles.
    4. Un délai de préavis pour l’ajout d’heures de cours.
    5. La durée correcte des pauses.
    6. L’amélioration des conditions sanitaires dans les toilettes.
    7. L’amélioration de l’éclairage.
    8. Plus de facilité dans la prise des rendez-vous médicaux et dentaires.
    9. Plus de stabilité, moins d’incertitude.
    10. Un rangement permettant de gagner du temps et l’accès facilité aux dossiers.

    LIST 3 : Your main concerns and suggestions
    – There‘s a notable lack of communication ; we don’t know which person is in charge of what company account ; our requests for interviews are not honored and we’re not told why ; there are no progress reports
    – We are not given proper respect, not valued
    -Trainers crowd in the corridor ; we need a place to SIT DOWN and prepare our courses, we need a place where we can meet
    – We’d like the computers in the resource center kept available for us to consult the web and online teacher resources

    A happier staff in a win win situation would mean a proper teachers’ room and a regularly updated bulletin keeping us informed

  • isabelle dit :

    Auto-entrepreneurs : parfois du salariat déguisé
    Une formatrice est candidate à l’embauche dans un centre de formation pour effectuer quelques heures par semaine de face à face pédagogique. Le dirigeant ne lui propose ni un CDI, ni un CDII, ni un CDD d’usage ; il lui demande de se déclarer comme auto-entrepreneur.

    La formatrice sous statut d’autoentrepreneur devrait être en théorie indépendante et libre de son emploi du temps, c’est à dire traiter directement avec les stagiaires qu’elle forme.

    Mais si cette formatrice travaille en quasi exclusivité pour ce dirigeant qui est son seul et même client, dans des conditions identiques à celles de salariés : sous l’autorité de ce seul et même client qui se comporte comme un employeur-, qui impose des consignes strictes, qui dicte des horaires de travail préétablis, qui demande une facturation au nombre d’heures ou de jours… la formatrice se retrouve en lien de subordination.

    C’est une pratique abusive à caractère illégal. Il s’agit de salariat déguisé qui permet à l’employeur de faire des économies (pas de cotisations sociales à payer…), de ne pas comptabiliser cette formatrice dans le personnel -puisqu’elle est fournisseur prestatrice de service-, de dissimuler une relation salariale sous la forme d’une relation commerciale. En d’autres termes : externalisation abusive de salariée, recrutement de fausse indépendante.

    Si cela est constaté, la formatrice peut introduire devant un conseil des prud’hommes une action en requalification de son contrat de mission en contrat de travail, avec les conséquences suivantes :

    – le paiement des salaires (avec les heures supplémentaires, le cas échéant), primes, congés, indemnités de toute nature correspondant à un poste de salarié équivalent et ce, depuis le début avéré de la relation de travail

    – le paiement des cotisations sociales du régime général pour toute la durée de la relation contractuelle

    – l’octroi d’indemnités de licenciement en cas de rupture des relations, et de dommages et intérêts pour préjudice matériel ou moral…

    De son côté, l’employeur peut être condamné pour délit de travail dissimulé ou abus de vulnérabilité.

    De plus, la formatrice prend tous les risques : pas d’assurance-chômage, pas de cotisations supplémentaires retraite, pas de mutuelle, pas de protection en cas de rupture des relations…

    Pour lutter contre ces pratiques, le gouvernement, dans une réponse ministérielle publiée au JO en Octobre 2010, s’engage sur 2 points :

    – diffuser plus d’informations sur ce statut

    – renforcer les contrôles effectués par les différents services concernés (inspection du travail, Urssaf, services fiscaux)

    Dans La lettre du gouvernement, Hervé Novelli, l’ancien secrétaire d’Etat chargé du Commerce, de l’Artisanat, des PME, du Tourisme, des Services et de la Consommation rappelle les risques de ces pratiques «visant à dissimuler une relation salariale de subordination sous la forme d’une relation commerciale de sous-traitance». Il précise que les auto-entrepreneurs sont bien des travailleurs indépendants, entièrement maîtres de l’organisation des tâches à effectuer, de la recherche de la clientèle et des fournisseurs. Il rappelle que dès lors que les auto-entrepreneurs exécutent un travail sous l’autorité d’une personne qui a le pouvoir de donner des ordres et des directives, d’en contrôler l’exécution et de sanctionner les manquements, l’existence d’un lien de subordination juridique permanent peut être démontrée…

    La LME du 4 août 2008 a étendu la présomption de non-salariat aux personnes dispensées d’immatriculation au registre du commerce et des sociétés (RCS) ou au répertoire des métiers (RM), c’est-à-dire aux auto-entrepreneurs. C’est à l’Urssaf, en effectuant un contrôle du donneur d’ordre (le client), de prouver qu’il y a salariat déguisé.

    Source: « Auto-entrepreneur-édition 2011 », Editions Fra

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