Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

Travailler plus pour gagner plus: info ou intox? 7 commentaires

« Les services à la personne vont créer 500 000 emplois », « La France est gagnante dans la mondialisation », « Il faut des stock-options pour tous », « Privatisée, l’entreprise se développera », etc. Les journalistes économiques Hervé Nathan (Marianne, ex-Libé) et Nicolas Prissette (JDD) se sont permis de douter dans Les bobards économiques. Nous présentons leurs conclusions et nous poursuivrons cette entreprise de doute. A vos claviers, si vous voulez participer (émettre des doutes, poser des questions, participer aux réponses). Bobard n°1 : « Travailler plus pour gagner plus »

Après Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy propose en mars 2005, lors de la convention UMP consacrée aux questions sociales, de « permettre à ceux qui veulent gagner plus de travailler plus ». Et il promet « la baisse des charges sociales patronales sur les heures supplémentaires » qui « ne coûterait guère plus que les heures normales ». Le slogan « travailler plus » est repris dans le programme présidentiel, « Ensemble, tout est possible ».

Heures sup’ défiscalisées: 120 000 emplois promis

Sa traduction concrète, c’est un dispositif qui exonère les employeurs des cotisations sociales sur les heures au-delà de 35 par semaine (ou 1607/an) et les salariés à la fois des cotisations sociales et de l’impôt sur le revenu. Une heure supplémentaire d’un nouveau genre qui rapporte entre 20% et 45% de plus aux travailleurs volontaires.

Le dispositif devient une panacée économique, rappellent Hervé Nathan et Nicolas Prissette. Non seulement il va permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des salariés qui feront des heures sup’, mais leur enrichissement va entraîner la hausse de l’emploi. L’institut Rexecode, qu’on dit « proche du Medef », calcule même en 2007 que le dispositif va permettre l’apparition de 120 000 emplois: 70 000 seraient générés par l’augmentation de la population active (le travail mieux rémunéré motive davantage de personnes) et 50 000 autres proviendraient de la baisse du coût moyen du travail, puisque des heures payées cher deviennent moins chères (grâce à l’exonération totale de cotisations sociales).

Le dispositif est adopté en août 2007 dans le cadre de la loi Travail emploi pouvoir d’achat (Tepa). Son poids symbolique et surtout budgétaire en font la mesure phare du quinquennat, expliquent les deux journalistes éco.

Une augmentation des heures sup’ en trompe l’oeil

Mais les premiers doutes arrivent début 2008. Premier problème: personne ne sait en France combien d’heures sup’ sont effectuées. La Dares finit par produire en octobre 2008 un chiffre: 730 millions d’heures sup en 2007 (sur la pratique des heures sup’ jusqu’en 2007).

Autre problème: quand, le 8 avril 2008, la ministre de l’Economie Christine Lagarde annonce aux députés que le nombre d’heures sup a explosé au 4e trimestre de 2007, juste après la mise en oeuvre de la loi (+28%), il s’agit en réalité d’une statistique de la Dares dont les auteurs eux-mêmes ont averti le gouvernement qu’elle n’était pas fiable.

En effet, à y regarder de plus près, ce sont des heures sup’ que les entreprises effectuaient déjà auparavant, mais sans les déclarer. Soit qu’un bonus était accordé de manière récurrente, intégré au salaire, soit qu’un temps de repos de plus venaient compenser le temps de travail supplémentaire, etc. Mais la nouvelle loi est une aubaine pour elles: elle leur permet de toucher des allégements de cotisations et de faire profiter leurs salariés d’une baisse d’impôt.

Et les données fiables disponibles début 2009 à la Dares indiquent qu’il n’y a eu aucune hausse effective des heures sup’. Malgré une mise initiale de 4,4 milliards d’euros pour les finances publiques.

Des emplois en moins

Au premier semestre 2011, le niveau des heures sup’ est comparable à celui observé début 2008, alors que le niveau d’emploi observé est toujours inférieur à celui d’avant crise.

Car entre-temps, la croissance s’effondre et les chiffres du chômage repartent à la hausse. Au mois d’août 2008, on recense 41 300 demandeurs d’emploi supplémentaires. Une hausse jamais vue depuis 1993. La belle machine des heures sup’, notent Hervé Nathan et Nicolas Prissette, produit un effet « pro-cyclique »: dans une période de difficultés et d’incertitudes, les chefs d’entreprise ont le choix entre faire travailler davantage les salariés déjà présent ou en embaucher de nouveaux. Pas difficile de prévoir leur réaction, surtout quand l’Etat donne un coup de pouce financier pour les heures sup’.

Au total, les 174 millions d’heures supplémentaires totalisées au cours du seul premier trimestre 2011 représentent l’équivalent de 382 000 emplois à temps plein. Autrement dit, si on en avait effectué la moitié seulement, on aurait pu combler déjà la moitié du retard pour revenir au niveau d’emploi d’avant la crise, remarque Alternatives Economiques.

Un pouvoir d’achat des salariés en poste pas toujours plus élevé

Ces salariés en poste ont-ils au moins vu leur pouvoir d’achat augmenter comme promis? Une étude de la Dares publiée le 7 juillet 2011 indique que 16 % des salariés déclarent que les mesures d’allongement du temps de travail ont permis d’augmenter leur revenu, mais 14% des salariés déclarent avoir effectué des heures supplémentaires sans compensation (rémunération ou repos).

Pendant que 11 à 15 milliards d’euros -les estimations divergent- partent en fumée dans la loi Tepa: ristourne sur les heures sup, les intérêts d’emprunt immobilier, l’ISF, les successions. La plus forte amputation fiscale de l’histoire de France, constatent les auteurs des Bobards économiques.

Elsa Fayner

Lire Les heures supplémentaires au premier trimestre 2011, Acoss Stat N°126 – Mai 2011

Lire Les heures supplémentaires au deuxième trimestre 2011, Acoss_Stat_N°133 – Août 2011

Lire également Heures supplémentaires: un bilan de la défiscalisation

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Publié dans : 35h, retraites: temps de travail | À la une | Actualité | Bobards | Marché du travail

le 2/05/2011, par Elsa Fayner

7 commentaires

  • Stef dit :

    Bonjour je lis régulièrement votre site que j’estime de salubrité publique et vous félicite de votre de votre travail.
    Bonne continuation

  • Après Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy propose en mars 2005, lors de la convention UMP consacrée aux questions sociales, de « permettre à ceux qui veulent gagner plus de travailler plus ». Et il promet « la baisse des charges sociales patronales sur les heures supplémentaires » qui « ne coûterait guère plus que les heures normales ». Le slogan « travailler plus » est repris dans le programme présidentiel, « Ensemble, tout est possible ».

  • Sehr dit :

    C’etait ma 1ere visite , votre site est tres utile pour moi.

    Crdt

  • @Stef
    Salubrité ET Utilité publique oui oui carrément, osons…
    Tous ces éclaircissements sont necéssaires car souvent abscons.
    « Les 174 millions d’heures supplémentaires totalisées au cours du seul premier trimestre 2011 représentent l’équivalent de 382 000 emplois à temps plein. »
    ^^ Effectivement, ça ne favorise pas franchement le recrutement dans ces conditions, c’est plus clair ;-)

  • labonnepoire dit :

    bonjour à tous

    petit commentaire qui ne fera rien avancer désolé.
    Moi, j’ai voulu gagner plus. Je suis ouvrier. J’ai donc travaillé plus. Et, comme j’aurais du m’y attendre mais j’étais trop naïf trop naïf, eh bien j’ai payé plus! J’ai donc arrêté les heures supp!

  • qui « ne coûterait guère plus que les heures normales ». Le slogan « travailler plus » est repris dans le programme présidentiel, « Ensemble, tout est possible ».

  • Les chercheurs étudient les astuces des escrocs, afin de mieux comprendre la nature de la crédulité

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