Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Aujourd’hui je réalise que je n’avais jamais vraiment connu la fatigue » 1 commentaire

Après les gardiens de prison, les soldats du feu? Cinq syndicats de pompiers professionnels civils exigeaient en mai dernier une audience avec la ministre de l’Intérieur pour des négociations sur les évolutions statutaires, le temps de travail et l’aménagement des fins de carrière. Chez les sapeurs pompiers de Paris, qui dépendent du ministère de la Défense, la situation n’est pas plus enviable. Témoignage de Sébastien (1), 26 ans, pompier de Paris.

Depuis septembre 2008, nous voyons se multiplier les interventions en entreprise : tentatives de suicide, malaise, pétage de plombs. Ce sont souvent des employés qui viennent d’apprendre leur licenciement. La semaine dernière, une assistante de gestion dans un grand groupe de cosmétiques a fait une importante chute de tension. Elle avait appris que le service de trois personnes qu’elle dirigeait fusionnait et que c’était l’autre responsable, plus jeune, qui restait. Le plus difficile, pour nous, ce sont les 45-60 ans. Ils savent qu’ils retrouveront difficilement du travail et on a du mal à leur remonter le moral. On essaie quand même : on leur montre la photo de leurs enfants sur leur bureau et on essaie de les faire parler de leur famille, pour leur changer les idées. Je suis pompier de Paris depuis cinq ans et, avant 2008, je n’étais jamais intervenu en entreprise.

72h d’affilée

Aujourd’hui, je suis caporal chef. Je m’occupe d’une équipe, et d’un camion. À tour de rôle, nous sommes de garde. Une garde dure 24h : j’arrive à 8h le matin, je cours, puis je suis une formation pour entretenir mes acquis, ensuite je m’occupe de mon service, à 17h je fais à nouveau du sport, et, le soir, je dors à la caserne. Enfin, ça, c’est une journée théorique, parce qu’à n’importe quel moment du jour ou de la nuit, l’équipe peut être appelée pour intervenir. Et nous devons être sur les lieux en moins de dix minutes. C’est le contrat passé avec la Mairie de Paris.
Je fais une quinzaine de gardes par mois. En moyenne, chaque équipe est appelée une quinzaine de fois par garde, et une intervention dure environ 1h. Finalement, je fais peu de sport, je suis peu de cours, et surtout je ne dors pas souvent. Il nous arrive même d’assurer trois gardes de suite. C’est autorisé. Quand on n’a pas de chance, on ne dort guère plus de 5h en 72h. Avant de faire ce métier, je croyais avoir déjà été crevé, mais aujourd’hui je réalise que je n’avais jamais vraiment connu la fatigue. Les journées de récupération viennent ensuite. Reste que nos réflexes et notre capacité de réflexion se trouvent diminués quand on travaille aussi longtemps. Lors de la quatorzième intervention, à 4h du matin, on n’a plus la même approche des gens, on n’a plus la même patience. Quand on nous insulte, on réagit davantage.

Serrurier gratuit

Parce qu’il faut savoir que le social représente 80% des intervention de secours à victime, qui elles-mêmes constituent la grande majorité de nos activités, les incendies restant minoritaires. Et, quand je parle de social, ce sont beaucoup d’interventions injustifiées : quelqu’un qui n’entend plus son voisin depuis trois jours -ou qui entend crier, ou qui trouve que ça sent le brûlé- nous appelle pour qu’on aille voir plutôt que d’aller frapper à la porte, quelqu’un qui veut aller à l’hôpital et nous attend avec sa valise, quelqu’un qui veut se débarrasser d’un SDF devant sa porte… On sert bien souvent d’ambulance, ou de serrurier. Gratuits. Et il arrive que, pendant une garde, aucune intervention ne soit justifiée. Mais nous avons une obligation de moyens, nous devons répondre à chaque appel, dans le doute, sinon nous pouvons être poursuivis pour non-assistance à personne en danger.

Se sentir nécessaire

Surtout, il suffit qu’une seule intervention me paraisse justifiée pour que mon moral remonte.  »Heureusement que nous étions là », je peux me dire. Je le ressens particulièrement quand nous secourons un enfant. Même si c’est dur, si parfois nous ne parvenons pas à le maintenir en vie… Bien sûr, nous pouvons consulter une cellule psychologique pour les coups durs, mais c’est surtout entre nous que nous discutons : nous passons des dizaines d’heures ensemble, nous nous connaissons par cœur, et dès que l’un de l’équipe ne se sent pas bien, on le voit, et on en parle.

1800 euros par mois

À Paris, les pompiers sont des militaires. Nous travaillons au forfait, et non pas 35 heures par semaine, comme c’est prévu pour les pompiers professionnels, en province, qui sont logés en plus, et davantage payés que nous. Par exemple, je gagne 1800 euros net par mois, pour 360 heures de travail en moyenne. Mon rêve : devenir pompier dans un pays où je serais payé en adéquation avec le temps travaillé. Et où nous aurions plus de moyens. Parce qu’à Paris, nos camions sont trop vieux. Jamais je n’y mettrais quelqu’un que je connais. En même temps, nous faisons tellement d’interventions que nous sommes très efficaces. Les pompiers du monde entier nous reconnaissent comme une excellence. C’est une source de fierté… mais dans le milieu pompier seulement.

(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressé.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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Publié dans : En plein air | Témoignages | Un peu partout

le 9/09/2009, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • david dit :

    voila les choses sont dites … je suis un ancien de la brigade et ce qui est ecrit est la réalité meme si on peu mentionné quand meme qu’apres 15 ans de service on peu beneficie d une pention et on peu en plus travailler a coté.
    15 ans de sacrifice pour une retraite a 36 ans couplé a un travail si on l’a bien préparé de 35h par semaine.

    voila a plus

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