Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Aïcha se sent responsable de la détérioration des conditions de travail dans le restaurant « O commentaire

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière.

Aïcha a 35 ans, elle travaille comme équipière polyvalente dans un restaurant d’entreprise appartenant à un grand groupe.
Je vois cette femme, en visite de reprise de travail, fin août, suite à un arrêt de travail d’un mois pour des douleurs aux deux mains. Son médecin lui a parlé de tendinite et lui a prescrit des anti inflammatoires, qu’elle continue à prendre de temps à autre.
J’examine Aïcha, son examen est normal, elle me dit souffrir uniquement quand elle « force ».
Je la laisse reprendre son travail, en demandant qu’elle ne fasse pas pendant un mois la plonge (ce travail obligeant à porter, pour les laver, des grosses gamelles, est considéré par tous comme étant le plus pénible)

Elle veut tenir à tous prix

Je revois Aïcha un mois plus tard, elle se plaint de violentes douleurs dans les poignets, les coudes et les épaules. Elle me raconte en pleurs que les restrictions d’aptitude n’ont pas été respectées. Pire, elle ne fait plus que la plonge.
Elle m’explique qu’elle n’en peut plus, mais qu’elle n’a pas d’autre choix que de « tenir ». Elle utilise à plusieurs reprises ce mot. Elle élève seule trois jeunes enfants et, de toute façon, pour elle il n’y a jamais de repos. Elle ne peut pas s’arrêter  à nouveau, elle a déjà perdu beaucoup trop d’argent, les retards de loyer s’accumulent… Elle me supplie de la laisser travailler, j’insiste pour qu’elle accepte de s’arrêter, elle refuse énergiquement.

Je suis partagée : que dois-je faire ? Privilégier la raison purement médicale, quitte à aggraver les problèmes sociaux ? Je dois avouer que bien souvent le médecin du travail doit jouer les équilibristes entre le médical et le social pour essayer de prendre la décision la moins mauvaise possible.
Quelques jours de vacances arrivant la semaine suivante, je décide de la maintenir à son poste. Néanmoins, je l’adresse à son médecin afin qu’elle reprenne un traitement adapté, fais le certificat de déclaration de maladie professionnelle pour TMS (trouble musculo squelettique) et téléphone à son responsable, qui me promet que, cette fois-ci, il va tenir compte des restrictions médicales.
Quinze jours après, ni la situation médicale ni les conditions de travail ne se sont améliorées.

Les valeurs humaines et sociales de l’entreprise?

Je décide alors d’appeler le DRH. Il se montre étonné de la situation, il me dit qu’il ne comprend pas ce qui se passe, que les restrictions médicales sont toujours scrupuleusement respectées. Il me fait un grand et beau discours sur les valeurs humaines et sociales de son entreprise, me dit que lui, personnellement, veille au bien être de tous ses salariés, qu’il regrette de ne pas avoir de contact plus fréquent avec les médecins du travail, se dit  ravi que je l’aie appelé directement. Il me promet d’enquêter et de me rappeler.
Un mois plus tard, n’ayant aucunes nouvelles du DRH, je le rappelle, il me dit ne pas avoir eu le temps de s’occuper de cette affaire. Je lui propose de faire avec lui une réunion sur place et/ou une étude de poste, et je lui signale que j’aimerai participer à une réunion de CHSCT.
Quelques jours plus tard, je reçois un courrier de ce DRH. Il s’est rendu sur le site et a constaté qu’il n’y avait aucun problème : si Aïcha fait la plonge, c’est uniquement parce qu’elle le demande. Les conditions de travail sont tellement parfaites qu’il ne comprend même pas que l’on puisse se plaindre. Il me fait un cours sur les  TMS, sans oublier un paragraphe sur les déclarations abusives, les arrêts maladie de complaisance… Pas d’invitation ni à une réunion, ni à un CHSCT.
Je suis sidérée par ce courrier auquel je réponds, en réaffirmant tous mes constats médicaux.

Elle se sent responsable de la détérioration des conditions de travail

La semaine dernière, j’ai revu Aïcha, à sa demande : elle est arrêtée depuis plus d’un mois.
J’ai devant moi une femme en pleurs, qui parait beaucoup plus vieille que son âge
Son état de santé  s’est dégradé. Non seulement elle souffre toujours de ses tendinites, qui sont devenues extrêmement invalidantes mais en plus maintenant elle fait une dépression.
Elle n’a pas supporté les remarques humiliantes de son responsable et de quelques unes de ses collègues. Elle pense que depuis que le DRH est venu sur le site tout est pire : les petits arrangements entre collègues ont été supprimés, la mission d’un intérimaire a été suspendue… Aïcha se sent responsable de la détérioration des conditions de travail dans le restaurant !
Il est clair que je ne laisserai pas Aïcha reprendre son travail dans un tel contexte. Pour le moment il faut qu’elle se soigne, la question travail viendra après.
Je dirige cette jeune femme vers nos services sociaux pour l’aider à gérer sa situation déjà si précaire.

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Publié dans : Intérim | Témoignages

le 15/01/2010, par Elsa Fayner

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