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Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Les écrivains sont contraints de vivre une double vie » 1 commentaire

La condition littéraireLe salon du livre de Paris se tient du 13 au 18 mars porte de Versailles. Quel rapport avec le monde du travail? Et bien, écrivain, est-ce un métier comme un autre? Quelles sont les contraintes et les plaisirs de la profession?

Le sociologue Bernard Lahire s’est intéressé aux conditions de travail et de subsistance des écrivains dans « La condition littéraire. La double vie des écrivains », paru en 2006 (La Découverte). Le journaliste Morgan Boëdec l’avait rencontré pour le magazine Chronic’art. Tous deux nous autorisent à publier l’interview. Merci.

Morgan Boëdec : La réalité de vie et les conditions d’existence des écrivains sont-elles bien connues des lecteurs et du grand public?
Bernard Lahire : Sans avoir étudié la façon dont les Français perçoivent la condition des écrivains, il y a fort à parier que l’on imagine qu’ils forment un groupe social comme un autre. On parle d' »écrivains » comme des « médecins », des « ouvriers » ou des « philosophes ». Ce qui laisse penser que ceux qui écrivent et publient sont des écrivains « à temps plein », qui s’occupent essentiellement de littérature et vivent de leurs revenus de publication.
Beaucoup croient que « l’écrivain n’est pas à plaindre » alors qu’il ne vit presque jamais décemment de sa pratique. Cette précarité, votre livre la pointe avec force. A partir de là, pour quelles raisons nombre d’individus rêvent ils encore de devenir écrivains ?
Une grande partie de celles et ceux qui écrivent vivent leur engagement dans la littérature comme une « nécessité intérieure », une « pulsion vitale » impossible à réprimer. Des écrivains célèbres ont même exprimé le fait qu’ils auraient préféré pouvoir se passer de ce besoin impérieux qui compliquait singulièrement leur existence. Plutôt que de « raisons », mieux vaut donc parler de « conditions de possibilité ». Tout d’abord, les écrivains sont statistiquement plus fréquemment issus des classes culturellement privilégiées. Le livre, et plus généralement l’art sous toutes ses formes, étaient présents dans leur milieu familial. Cela les a conduit à faire de longues études puis à occuper des positions professionnelles privilégiées. Ensuite, l’envie d’écrire est souvent le produit d’un lien noué très tôt entre l’écriture et un malaise ou un questionnement personnel, existentiel. Ce qui explique que la littérature puisse être vécue sur le mode de la vocation et que les délicates conséquences socio-économiques que cette passion implique soient rarement « mesurées » par les écrivains.
Puisque les écrivains ne peuvent espérer vivre de la vente de leurs livres, de quel bois alors se chauffent-ils ?
En grande majorité, ils vivent de ce qu’eux-mêmes dénomment un « second métier » : enseignant, journaliste, employé comme Kafka, etc. Pourtant, si l’on reste objectif, ce métier représente souvent leur principale occupation en termes de temps et d’argent. Le quotidien des écrivains constitue donc un cas original de « double vie ». En tant que sociologie, je me penche depuis des années sur les questions d’appartenances sociales multiples et d’effets de cette pluralité d’appartenance sur la « fabrication sociale des individus » (1). Or, on a ici affaire à des individus qui sont contraints à des va-et-vient permanents entre l’univers de leur second métier et ce que j’appelle « le jeu littéraire ». De fait, les écrivains sont contraints de vivre une double vie plus ou moins frustrante, harassante, jamais pleinement sereine.
Si les écrivains vivent en majorité de leur second métier, a-t-on encore raison de parler de notoriété sociale propre au statut d’écrivain ?
Cette notoriété a toujours raison d’être. Elle est d’autant plus forte que l’écrivain reçoit de nombreuses marques de reconnaissance propres au jeu littéraire : critiques littéraires positives, grands prix littéraires nationaux ou internationaux, etc. Mais cette notoriété peut rester longtemps incertaine et fluctuante. De plus, elle n’est mécaniquement pas corrélée avec le niveau de revenu de chacun. Dans La Condition littéraire, je parle de Gottfried Benn, un grand poète expressionniste allemand qui raconte que la séparation entre ses deux vies était à ce point étanche que ceux qui le connaissaient en tant que médecin dermatologue, spécialiste des maladies vénériennes, avaient du mal à croire qu’il pouvait s’agir du même Gottfried Benn dont parlaient les critiques littéraires.
Parmi les résultats fournis par l’enquête, quels sont ceux qui vous ont le plus surpris ?
D’abord la surreprésentation massive des diplômés du supérieur et des membres des classes supérieures : 71 % des écrivains ont un niveau supérieur ou égal à bac + 2, contre 18 % seulement dans la population française. 67,5 % ont un second métier qui les rattache à la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures », contre 13 % dans la population française. S’il n’y a pas de droit d’entrée formel dans le « jeu littéraire », il y a bien des droits d’entrée tacites. Toutefois il y a une spécificité qui fait l’originalité de cet univers culturel : ne fixant aucun droit d’entrée formel, il rend possible l’accès à la reconnaissance publique à des êtres improbables, faiblement diplômés et ayant eu des seconds métiers très éloignés du monde de la culture. Cela fait de cet univers un univers particulièrement diversifié.
Y a-t-il en France une urgence de fond à débattre et faire connaître les conditions de vie des écrivains ? Faut-il vraiment tirer la sonnette d’alarme ?
Ce n’est pas au sociologue d’en juger mais aux écrivains eux-mêmes de s’organiser pour défendre leurs droits et leur statut. Cependant, on ne peut pas nier la possible fonction sociale ou politique de la sociologie qui donne une vision, un sens du commun et des intérêts collectifs à des individus qui sont persuadés être uniques, singuliers, atypiques et porteurs de problèmes existentiels strictement personnels. Dans leur vie quotidienne, les écrivains ont le sentiment que ce qu’ils vivent dans ce rapport plus ou moins conflictuel entre le « second métier » et la littérature est un problème personnel, une souffrance personnelle… S’ils ne sont pas tous perpétuellement dans la douleur, chacun souffre à un moment de cet écartèlement. En lisant La Condition littéraire, ils peuvent gagner en conscience collective. C’est ce que me disent les écrivains qui prennent contact avec moi depuis la sortie du livre. Ils ont le sentiment qu’ils sont les derniers acteurs de la vie culturelle a être considérés par les pouvoirs publics. Enfin, les résultats de cette recherche servent aux réflexions qui sont menées dans le cadre de la Société des Gens de Lettres et à ceux qui tentent de créer un syndicat des écrivains, surtout les auteurs de littérature jeunesse, qui comptent parmi les plus organisés au sein de l’univers littéraire. Mais la suite ne m’appartient plus et je redeviens observateur.

(1) Lire Bernard Lahire, La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, La Découverte, 2004, rééd poche 2006.

Bernard Lahire, La Condition littéraire. La double vie des écrivains, La Découverte, 2006.

Lire: « Les écrivains, ces nouveaux prolétaires ? », sur le site du Magazine littéraire.

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Publié dans : Actualité | Un peu partout

le 13/03/2009, par Elsa Fayner

1 commentaire

  • gillet dit :

    PROGRAMME 2010 “LES EDITIONS DU BORD DU LOT” avec ses voeux de réussite pour la nouvelle année.

    Concours de romans*
    Thème libre
    de janvier à juin 2010 – résultats décembre

    Concours de correspondances*
    Thème libre
    de janvier à mars 2010 – résultats juin

    Concours de Printemps de Nouvelles
    Thème libre mais chute impérativement optimiste, gaie, tendre…
    de mars à juin 2010 – résultats septembre

    Concours d’Automne de Nouvelles
    Thème “Le Temps qui passe…
    de septembre 2010 à décembre 2011 – résultats mars 2011

    *Le règlement de ces concours est à votre disposition sur le site
    http://www.bordulot.fr

    Une interview sur le Concours de roman peut être vue sur CT2E TV en cliquant sur le lien suivant

    http://www.dailymotion.com/video/xbibiy_talk-ct2e-15122009_news

    Pour tous renseignements : contact@bordulot.fr

    Bien à vous

    Marcel GILLET

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