Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Elles disent que ça va et elles se mettent à pleurer » O commentaire

mainkiecrit2Chronique de Marie-José Hubaud, médecin du travail. Dans son très beau livre “Des hommes à la peine” (La Découverte, octobre 2008), Marie-José évoquait avec délicatesse, et sensibilité les hommes qu’elle avait reçus dans son cabinet. Les tenues de l’usine, les odeurs du chantier, les pudeurs des camionneurs. Évidemment, on lui a demandé ce qu’il en était des femmes. Voici la réponse.

Les femmes,
J’ai vu aussi beaucoup de femmes en visite…
Elles s’assoient, posent leur sac, les sacs à mains des femmes !
À un moment ou à un autre, elles fouillent dedans,
Objets inanimés avez-vous donc une âme ?
Regard qui enregistre tout, décodage rapide, jusqu’à quel point elles pourront se confier.
Elles disent que le bureau a changé de sens et que c’est bien ainsi, elles aussi aiment ça, faire tourner les meubles,
Elles sont parfois très réservées, mais de femmes muettes je n’en ai jamais rencontrées.
Les femmes parlent les choses dont on ne parle pas facilement, leurs blessures, ceux qui leur sont proches, la peine qu’elles en ont, et les rêves auxquels elles s’accrochent,
L’envie qu’elles ont de poser la valise, oh !, pas longtemps, souffler un peu c’est tout, et continuer…
La dignité qu’elles ont dans leurs difficultés, le peu qu’elles en disent.
Ou le besoin de s’épancher, d’en rajouter, d’en faire des tonnes.
Elles disent qu’elles n’en peuvent plus ou que c’est pareil que l’année dernière, et aussi, il faut absolument que je vous dise…
Elles sont vides de mots, elles pleurent, elles craquent, se naufragent, s’accrochent aux cachets, antidépresseurs, somnifères, un tube de Lexomil dans le sac, je sais qu’il est là, ça me rassure, un autre dans le tiroir de la table de nuit,
Elles hésitent, sourire désabusé, il y a trop à dire et par où commencer.
Elles n’en parlent pas, elles serrent les dents, effondrées à l’intérieur mais silence, violence conjugale, le tabou des tabous.
Plus tard elles se déshabillent, elles tirent le petit tabouret pour monter sur le lit d’examen, elles se jètent un coup d’œil dans miroir au-dessus du lavabo, elles s’allongent…
J’ai vu les femmes de Bonnard, la nonchalance de leurs gestes, l’esprit ailleurs, la tranquille assurance de leurs corps sans défaut,
J’ai vu les femmes de Maillol, denses, enracinées, puissantes et graves,
Je les ai vues s’allonger en courbes alanguies les femmes de Modigliani, quelque chose d’évanescent, d’infiniment fragile et lascif à la fois,
Épaules arrondies, poitrines et ventres ronds, corps lumineux, les femmes de Renoir,
Corps pulpeux, enveloppés, si lourds parfois, Rubens à la chair blanche et molle.
La lumière glisse sur la courbe d’un bras, coule entre les seins, dessine sur le ventre des bandes hachurées, femmes de Matisse,
La lumière s’accroche à des angles saillants, surligne les plis d’ombres sombres, femmes cubistes,
Déclinaison de couleurs, jaune paille très doux, reflets bleutés de madone, rond de lumière, femmes d’Alger,
Violet de gitane, rouge de fauve, femmes des îles,
Fières de leurs corps, le soin qu’elles en prennent, le savoir qu’elles en ont et l’effet qu’elles font,
Le regard assuré, la démarche légère, rien ne les arrête,
Visages aux traits fracturés, femme qui pleure de Picasso,
Absentes à elles-mêmes, regard vide, photo de photomaton,
Enfouies si profond dans la douleur, indifférence totale, masques impénétrables de tragédie antique,
Épouses de maris partis, femmes de maris fatigués, femmes seules avec maris,
Mères de tout petits, mères de grands, les enfants toujours présents,
Mères endeuillées à vie, mon fils, ma fille vous savez,
Grand-mères qui prennent les petits le mercredi, ça docteur c’est un vrai bonheur, ah ! si je pouvais m’arrêter… Mais mon fils au chômage, mais ma fille ses études à payer.
Mignonnettes en baskets, mini pilule mais pas de frottis.
Dames avec bijoux et foulard, sac et chaussures assortis, mais pas de mammographie.
Ce petit geste qu’elles ont quand elles retirent leur soutien gorge, pour redresser leurs seins, les défroisser.
Cette peur à l’intérieur,
Mammographie, échographie, ponction,
Et si c’était un cancer ?
Les femmes et leurs corps, l’image idéale du corps,
Le corps change, se transforme, l’image en arrière plan reste fixe,
Elles font des efforts,
La gym entre midi et deux, le stretching, le fitness, le cardio…
Le rameur, le vélo d’appartement l’appareil pour les abdos,
Elles font un régime, ah ! les régimes,
Vous pouvez me dire combien je pesais les autres années ? Vous pouvez m’indiquer une diététicienne, qu’est-ce que vous pensez des substituts de repas, de ce régime ci, de ce régime là ? Et pour mon ventre qu’est-ce que je peux faire ?
Puberté, grossesse, ménopause, les hormones dans tous leurs états, révolutions moléculaires, cachées, exubérantes ou perfides, arbitres de toutes les transformations du corps et de l’humeur…
Elles disent leur travail,
Elles disent que ça va et elles se mettent à pleurer,
Elles disent que ça ne va pas, et elles sourient courageusement,
Elles disent que ça pourrait toujours aller mieux mais que ça ne va pas trop mal,
Elles haussent les épaules, il y a bien longtemps qu’elles n’attendent plus rien côté travail, à vrai dire, elles n’attendent plus rien de personne, je peux bien vous le dire…
Elles sont contentes sans plus, le travail c’est le travail, elles s’en contentent, il ne faut pas tout mélanger,
Elles ont du métier et ça leur fait mal au cœur de le voir évoluer comme ça, elles sont très déçues, en colère ou amères,
Elles n’ont pas le choix, c’est tout,
Elles ont envie de progresser, elles suivent des cours, c’est long, c’est fatigant en plus du travail, mais ça leur plaît,
Elles disent que c’est encore pire, mais elles ne vont pas se plaindre, c’est comme ça, c’est l’époque qui veut ça, qu’est-ce que vous voulez !
Elles tiennent… Pour les enfants, juste pour les enfants et si ça n’avait tenu qu’à elles, justement, il y a bien longtemps qu’elles seraient parties, mais tout perdre, elles ne peuvent pas se le permettre, vous vous en doutez…
Elles disent que ça leur fait du bien de parler, que leur médecin est toujours très pressé, oh !, elles ajoutent très vite, il est très bien, vous savez…
Elles disent qu’elles ne sont pas de celles qui se plaignent pour un oui pour un non et qui vont chez le médecin tous les lundis matins, elles en connaissent qui à leur place auraient craqué depuis longtemps, mais si vraiment vous voulez vraiment savoir, venez voir…
Leur vie, en dehors du travail, est de plus en plus difficile, stressante, violente, dans la famille aussi,
Elles sont mal de ce qu’elles vivent et de ce qu’elles anticipent,
Elles sont tout le temps sur la brèche, au travail, à la maison, dans leur vie, elles s’interrogent, cherchent des solutions, se résignent rarement,
Elles sont là avec leur fatigue qui courbe leurs épaules, leurs jambes lourdes de piétiner toute la sainte journée, leurs têtes pleines de toutes ces nouvelles consignes qu’on leur demande d’absorber, pas de formation, adaptation, souplesse, polyvalence et disponibilité…
Cette menace au-dessus de la tête, le renouvellement du contrat,
Faire les gestes un jour après l’autre, le bureau, la caisse, le bloc opératoire, le nouveau logiciel, encore un, le ménage, les enfants, la double journée, surtout ne pas s’arrêter, ne pas penser, tenir,
Elles n’ont pas le choix, pas de plan B, pas d’alternative, pas assez cotisé, dix ans à travailler pour le mari sans être déclarée,
Quelques heures par-ci, quelques heures par-là, ce qui augmente c’est la charge de travail, la course, pas le salaire,
Elles assurent, elles repoussent leurs limites, dans leurs yeux l’amertume, le découragement aussi,
Elles espèrent que ça va s’arranger, elles doutent, elles se battent, elles y vont, elles vont au charbon…

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Publié dans : Témoignages

le 8/05/2009, par Elsa Fayner

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