Entretien avec Christophe Dejours, professeur de psychologie au Conservateur national des arts et métiers
Le travail est-il d’abord souffrance pour vous?
Travailler, c’est faire l’expérience du réel, de l’échec. Il y a donc de la souffrance, quand le travailleur n’arrive pas à réaliser correctement sa tâche, qu’il apprend, qu’il fait des essais. Le génie de l’intelligence ne se déploie qu’après avoir dominé, dépassé cet échec.
Faut-il conseiller alors aux travailleurs de s’investir, de s’approprier leur travail pour aller bien?
L’investissement dans le travail peut avoir deux conséquences. La souffrance initiale peut pousser vers la maladie mentale, ou au contraire vers une transformation favorable à la santé.
Quels sont les éléments qui orientent la transformation?
Deux éléments s’avèrent déterminants dans ce devenir de la souffrance. La reconnaissance par soi-même de son travail, tout d’abord. la satisfaction à trouver la solution à un problème, à débloquer une situation, à progresser.
Deuxième élément : la reconnaissance des autres, hiérarchie et collègues. Quand l’obstination, l’endurance, la qualité du travail sont reconnues, par un jugement d’utilité ou de beauté, la souffrance se transforme en plaisir. En revanche, quand l’organisation est déloyale envers le salarié, la santé mentale se détériore.
Or, plus on est investi dans son travail, plus on est sensible. C’est là que le risque pour la santé mentale est le plus grand. Ceux qui se suicident au travail sont les trahis de l’entreprise, ceux qui ont beaucoup donné. Il y a donc un risque à l’investissement au travail. Et ce risque augmente avec l’augmentation de la déloyauté de l’entreprise, et de l’État en ne faisant pas respecter le droit du travail
Propos recueillis par Elsa Fayner
Oui…ça semble évident tout cela.. on s’attend à ce qu’un article donne des clefs…
Ceci dit c’est court…et quant au suicide…je crois que la solidarité entre les travailleurs est plus importante que les tensions hiérarchiques en tant que telles.
Et la compétition entre les cadres est morbide.
Allez dans une usine chinoise…pourquoi ne se suicident-ils pas?
Car leur travail est dévalorisé?
La reconnaissance de son travail est une promesse. L’espoir de satisfaire le besoin d’être reconnu demeure et soutient la motivation dans le travail. S’il est ruiné, il engendre, amertume, découragement, absentéisme. Voire suicide car sans cette reconnaissance qui fournit les bases de la dignité et de l’estime de soi, nous ne saurions vivre.
L’inacceptable aujourd’hui est que cette démarche identitaire s’inscrit dans un contexte devenu délictueux.