Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« Elle n’a pas d’enfants ou plus exactement elle en a 30″ O commentaire

mainkiecrit2Chronique de Marie-José Hubaud, médecin du travail, auteure de “Des hommes à la peine” (La Découverte, octobre 2008).

Au bord de la rivière, il y avait une usine abandonnée, je passais devant chaque lundi, quand j’allais à la fonderie. Trois bâtiments qui ne se touchaient pas mais qui avaient été reliés par des passerelles métalliques au niveau du premier étage, ça se voyait à la ferraille qui pendait et aux trous dans les murs. Le feu avait dévoré un pan entier de la charpente et le mur à un bout était à moitié effondré. Le bâtiment du milieu avait deux béances sur les côtés, les fenêtres et la porte avaient disparu, on aurait dit une tête mutilée, orbites vides et oreilles coupées. Les murs avaient perdu leurs couches de ciment, par larges plaques, comme un peau qui desquame laissant à vif le derme rouge des briques empilées. Dans un coin du parking, un monceau de ferraille et de vieux pneus à moitié calcinés était envahi par les ronces, un engin de levage était enfoui là, sa fourche levée comme deux bras suppliants tendus vers le ciel.
À chaque fois que je passais devant « La Fabrique », comme je l’appelais dans ma tête, je me disais qu’il fallait que je me renseigne sur l’histoire de cette usine, déformation professionnelle, curiosité de médecin du travail, et puis quand j’arrivais à la fonderie, j’oubliais. J’avais en général d’autres chats à fouetter et, de toute façon, la majorité des ouvriers qui travaillaient là venaient du Mali, ils ne savaient rien de l’histoire de la région. Un jour que j’étais en avance, je m’étais garée devant le vieux portail rouillé, je n’avais pas vraiment l’intention d’aller plus loin, mais d’un autre côté je ne voyais pas pourquoi je serais restée dans ma voiture alors qu’il n’y avait ni interdiction d’entrer, ni cadenas, ni rien.
De près, les bâtiments étaient différents, on aurait dit qu’ils retenaient leur souffle, qu’ils attendaient un signe pour se remettre à respirer, un son plutôt, un appel, la sirène.

Un long hululement suivi de deux coups brefs,
Ils arrivent par petits groupes, ils plaisantent, ils écrasent leur cigarette sous le talon de leurs lourdes chaussures,
Voilà le chef, le contremaître avec sa blouse bleue, un carnet à la main,
Il traverse la cour d’un pas rapide, le geste bref,
La porte de droite du bâtiment central est ouverte, armoires métalliques grises, un banc en bois, et juste à côté la pointeuse surmontée de l’horloge ronde et blanche.
De l’autre côté, c’est le hangar immense où les machines-outils sont alignées, les unes à côté des autres, toutes ces planches !
Poussière de bois, odeur de colle épaisse, âcre, mais sans solvants,
Cloueuses, scies verticales ou à bandes, des poulies, des courroies, des palans.
Ici on fabrique des boîtes, de toutes les tailles, de toutes les formes, des boîtes en bois.
Un escalier métallique court sur le côté, le long de la paroi.
On stocke les boîtes à l’étage du dessus, bien alignées.
Une machine, un homme, chacun sa place, accouplés,
Les gestes sont lents ou rapides toujours précis.
Ronflement de fond ponctué de sons plus aigus, de sifflements d’air parfois, ici, on scie aussi.
Une radio sur une étagère, Charles Trenet peut-être, ils marquent la mesure avec le pied.
Quand le vent souffle de l’Est, il s’engouffre dans les ouvertures au ras du toit, il court dans l’escalier,
Et lève des nuages de poussière dans l’atelier.
Ils toussent, les yeux leur piquent, ils ouvrent la porte et c’est encore pire, ce soir quand ils rentreront chez eux, leurs femmes diront qu’ils ressemblent à des ramoneurs blancs ou à des meuniers.
De l’autre côté de la grande cour cimentée, c’est la scierie.
Des rangées de planches, hêtre, frêne, pin, certaines sont si vieilles qu’elles ont la couleur du bronze, ou de l’ivoire jauni.
Des petits tas de sciure fine et dorée au pied des machines.
Des planchettes, des fines lames de bois, odeur de résine.
Un seul ouvrier dans le grand atelier, quarante ans de métier, Au toucher il sait, à l’oreille aussi quand il découpe,
Et quand il parle métier, tout le monde l’écoute.
Ils sont une trentaine, ils rentrent chez eux à midi, ils achètent le même journal, chacun le sien,
Ils parlent politique, mais ils ne voient pas très bien,
À quoi leur servirait un syndicat. Quand ils ont un problème, Ils vont voir Simone, la secrétaire, elle connaît le système,
Elle en sait des choses, elle est drôlement efficace, sans elle ils seraient perdus, le patron aussi,
Mais jamais il le dit,
Il laisse la porte de son bureau ouverte,
Il l’interrompt sans arrêt, pour demander, une référence, un contrat, une lettre, elle répond sans même lever la tête.
Il fume sans arrêt aussi, des Gauloises sans filtre, c’est elle qui vide les cendriers.
Elle toussote discrètement, elle ouvre la fenêtre, mais le courant d’air fait s’envoler les papiers, elle la referme et reprend son courrier,
Elle ne se plaint jamais, elle ne s’absente jamais, elle n’a pas d’enfants ou plus exactement elle en a trente, ceux qui travaillent là.
La mémoire de l’usine c’est elle, mais, secrétaire, elle le restera jusqu’à sa retraite, les plans de carrière n’existent pas,
Elle avait senti le vent tourner, la menace qui planait sur la fabrique,
L’arrivée du plastique,
Il avait refusé de l’écouter, de moderniser, les commandes avaient diminué, les machines avaient ralenti,
Le feu dans la scierie avait fait le reste, la foudre, une nuit peut-être, c’était fini.

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Publié dans : À l'usine | Témoignages

le 15/08/2009, par Elsa Fayner

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