Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« En rentrant d’arrêt maladie, j’ai trouvé mon bureau dans le couloir » 2 commentaires

Illustration de Claire Laffargue

Illustration de Claire Laffargue

Christine (1), 57 ans, travaillait depuis 30 ans dans la même entreprise. Jusqu’au jour où il a été décidé de la faire craquer.

« À 29 ans, j’ai été embauchée dans une multinationale qui vend des produits métallurgiques. D’abord comme sténo-dactylo, puis comme vendeuse en boutique. Je me défonçais, sans compter mes heures. Je suis arrivée à 50 ans avec un punch de jeune fille.

« Il me demandait de rester à ma place »

Puis un jeune directeur est arrivé dans mon magasin. J’ai d’abord dû l’aider. Mais, dès qu’il a été formé, les  »bonjour » ont cessé, les reproches ont commencé. Sa supérieure l’y incitait. Il recomptait ma caisse devant moi, m’enlevait du travail tout en recrutant une intérimaire. Il l’a mise dans mon bureau, à côté de moi, alors que je n’avais plus grand chose à faire. Quand je me levais pour aller inspecter les rayons, il me demandait ce que je faisais là, me rappelant qu’il voulait que je reste à  »ma place ». Le matin, j’avais envie de pleurer, je n’arrivais plus à sourire aux clients.

« On m’a changée de place »

Au départ, je me suis dit que c’était un problème de santé, j’étais sous traitement pour la ménopause. Je pensais être amoindrie psychologiquement, prendre trop à cœur la situation. Et quand on m’a changée de poste, j’y ai vu des raisons objectives : une place était vacante, un service avait besoin de soutien.
Peu à peu, on m’a affectée à la comptabilité, toujours sans travail. Mais direction -qui avait changé entre temps- me flattait, disant que je serai très compétente pour ce poste. Puis, on m’a fait descendre d’un étage, au service gestion. Là, j’avais tout à apprendre, c’est le service le plus complexe. Pourtant, mes demandes de formation sont parties aux oubliettes. J’ai fait des erreurs dans mon travail. Je me suis sentie dévalorisée, humiliée.

« Je me suis dit que je n’étais pas à ma place »

Peu à peu, je me suis dit que j’étais nulle en fait, que je n’avais jamais rien apporté à cette entreprise. Je me suis remise en cause même dans ma vie privée : je me disais que j’avais peut-être aussi était mauvaise dans l’éducation de mes enfants. Je n’avais plus aucune certitude. Comme les supérieurs continuaient à me sourire, à me flatter, sans brimade directe, je me disais que je me faisais des idées, que c’était de ma faute.

« Ma place dans le couloir »

J’ai posé des arrêts maladie, pris des antidépresseurs. À chaque retour, je tombais plus bas. Une fois, on avait installé mon bureau dans un couloir. Je connaissais certaines collègues depuis trente ans, qui me voyaient maintenant travailler en plein passage… Elles compatissaient, mais personne ne m’a défendue. Là, j’ai commencé à comprendre que le problème ne venait pas de moi, mais j’ai tenu, pour ne pas les laisser gagner.
« Même plus de place »
Quand je suis rentrée du dernier arrêt maladie, un jeune avait pris mon bureau. Je me suis retrouvée au milieu du service, debout, plantée là, à chercher une place, complètement perdue. Je n’avais même plus de poste de travail. Je ne pouvais plus accepter ça. Un médecin m’a mise en arrêt maladie de longue durée, puis la Sécu m’a mise en invalidité.

« J’ai rendu ma place »

J’avais besoin de me reconstruire, de me revaloriser. J’ai déménagé pour faire une coupure, fait du sport, entamé une thérapie. Mais, évidemment, je suis déçue. Cette fin de carrière a remis en cause trente ans de travail. Je ne pensais pas terminer comme ça, et puis ne je me sentirais encore de travailler ».

Propos recueillis par Elsa Fayner

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(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

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Publié dans : Au bureau | Néo-management | Témoignages

le 8/03/2009, par Elsa Fayner

2 commentaires

  • Maryloo dit :

    C’est tout simplement révoltant …

  • alice f. dit :

    Bonjour,
    Etudiante en photographie et vidéo à l’école des Arts Décoratifs de Paris, j’écris en ce moment un mémoire sur le lieu du bureau. J’axe mes recherches sur une étude des lieux eux-mêmes, et m’appuie sur les représentations artistiques qu’on a pu en faire (peinture, photo, cinéma…). A cela j’aimerais ajouter des textes décrivant de manière simple un ou plusieurs espaces de bureau, écrit par des personnes y travaillant. Voilà donc pourquoi je lance ici un appel: merci de me contacter à ferrealice@yahoo.fr si vous aviez la gentillesse de m’aider… Je ne recherche rien de compliqué, juste des petits textes courts, des listes d’objets présents dans votre espace de travail, une retranscription de l’ambiance sonore… ou ce qu’il vous semble important d’énoncer!
    Vous remerciant,
    Alice.

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