Et voilà le travail

Chroniques de l'humain en entreprise Le blog de Rozenn Le Saint, créé par Elsa Fayner.

« À chaque fois qu’ils me voyaient arriver, les salariés baissaient la tête » 2 commentaires

Illustration Claire Laffargue

Illustration Claire Laffargue

Renée (1), 59 ans, DRH, a géré pour un grand transporteur divers plans sociaux et moults licenciements.

J’ai été embauchée en 1995 dans une grande entreprise de transports pour créer la fonction DRH. J’ai vite compris pourquoi : une fusion se profilait à l’horizon, avec son un plan social.

J’étais le bras armé, qui allait devoir accomplir cette tâche délicate et ingrate d’annoncer les licenciements. Je me déplaçais de ville en ville, pour annoncer les restructurations et les justifications d’un plan social aux Inspections du Travail et aux salariés. À chaque fois qu’ils me voyaient arriver, les salariés baissaient la tête : ma venue n’augurait rien de bon. Lors d’un déplacement, j’ai reçu des menaces verbales. À la fin d’une autre visite, les employés m’ont encerclée. Ils voulaient savoir exactement ce qui allait se passer, et je ne pouvais en dire plus. Ils ont fini par me laisser partir, mais j’ai été suffisamment traumatisée pour me retrouver au service médical en arrivant à l’aéroport. J’avais eu mon compte de stress. À partir de ce jour-là, l’encadrement m’a accompagnée.

Se protéger moralement

J’avais besoin de me protéger. Physiquement, mais surtout moralement. J’ai donc suivi des formations à la gestion des conflits et à la relation d’aide. Car, à force de faire passer des entretiens de licenciement, je découvrais des salariés vraiment angoissés, certains malades.
Lors d’un premier entretien individuel, une salariée m’a demandé en entrant dans mon bureau :  »ça y est, c’est mon tour? Pas la peine de m’en dire plus. Ce soir, je rentre chez moi, je prends le fusil, je commence par les enfants, puis mon mari, et … » Nous avons beaucoup parlé. Je lui ai demandé de réfléchir au métier qu’elle aurait toujours eu envie de faire. D’abord interloquée par ma requête, elle est revenue me voir. Elle m’a dit qu’elle voulait être fleuriste. Nous avons cherché des formations, j’ai fait tout mon possible. Un jour, j’ai reçu une lettre disant qu’elle vendait des fleurs, qu’elle ne reprendrait pour rien au monde son ancien métier.

« Jusque là, je m’étais blindée »

Face à une telle détresse, la dimension humaine m’a sauté à la figure. Jusque-là, je m’étais blindée, je me disais que j’étais payée pour accomplir ce travail. Qu’il fallait partir si je ne voulais plus le faire. Car l’entreprise continuait à se restructurer, à déménager. Nous étions numéro 2, la concurrence était là : aller toujours plus vite, plus loin, transporter plus de marchandises, être plus sûrs, et moins chers. Quand je voyais les dirigeants européens arriver, je me demandais :  »Combien cette fois ? ». Les licenciements restaient d’actualité alors que les résultats de l’année étaient positifs : il fallait anticiper… Le numéro 1 faisait le guet avec un gros appétit : notre absorption et le plan de restructuration inhérent étaient imminents.

La fusion de trop

Je ne voulais plus être celle qui annonce les mauvaises nouvelles. J’ai négocié mon départ. Un chasseur de têtes m’a proposé un autre poste de DRH, le copier-coller du précédent. J’ai refusé, je voulais faire une pause. Actuellement, je prépare mon dossier de retraite active et me dirige vers un travail choisi. Je fais du bénévolat de compétences dans une association qui aide les ménages surendettés. Comme si j’avais contracté une dette à l’égard de tous ces salariés que j’ai licenciés. J’ai envie maintenant de leur faire du bien.

Propos recueillis par Elsa Fayner

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(1) Le prénom a été modifié, à la demande de l’intéressée.

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Publié dans : Au bureau | Témoignages

le 4/08/2011, par Elsa Fayner

2 commentaires

  • Visiteuse dit :

    Bonjour,

    Je ne vous connais pas, mais la fonction DRH est devenue le bras armé de la Direction Générale. J’ai été confronté une fois dans ma vie à gérer la fermeture d’une filiale. Dès mon intégration en ma qualité de Resp.Adm.Financière, les salariés de cette filiale ont ressenti l’angoisse, la peur du lendemain.

    Mon rôle était de constituer un dossier afin de ne verser que le strict minimum. Je me sentais très mal mais je devais absolumement avancer car j’étais mandaté par un cabinet. Jusqu’au jour, vous allez arrêter « je ne suis pas le Messie ». Cette filiale pouvait gagner de l’argent, d’autant plus qu’il s’agissait d’un grand groupe secteur distribution. La Direction Générale avait tous les avantages sans les inconvénients.

    J’ai pu constater malheureusement qu’il y avait des malversations et cela n’allait pas jouer en leur faveur. Donc en faisait mon compte rendu, j’ai proposé des reclassements au sein du siège. Cela me donnait bonne conscience.

    Au bout de quelques temps, ma mission arrivait à son issue et je n’ai pas demandé de prolongation comme ils le souhaitaient.

    Mais j’ai essayé de rester sincère et loyale, la course au résultat et au business ok, mais pourquoi détruire tant de familles !!!.

    Alors je vous comprends sincèrement, vous aviez besoin de vous occuper des autres. Je l’ai fait également en donnant du temps aux enfants qui sont dans la difficulté scolaire.

    A très bientôt

  • Lyna L. dit :

    Bonjour,

    Je comprends que vous ayez mal vécu votre rôle, comme je pourrais comprendre ceux si peu considérés comme les policiers et huissiers. Pourtant, les gens ont besoins de ces fonctions, comme une référence légale, un expert dans les épreuves difficiles que la vie fait traverser.

    Perdre un travail, c’est une épreuve: l’ego, le regard des autres, l’instabilité, la peur de l’avenir… Mais en aucun cas la fin. Le début d’une nouvelle aventure, la sortie du train-train quotidien et l’occasion de se réorienter pour en finir avec les « si j’avais su… »

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